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DE L’AUTRE CÔTÉ DE LA PAGE – Mon stage chez Casterman Jeunesse

Bonjour à tous !
Je vous retrouve aujourd’hui pour vous partager un écrit différent des chroniques habituelles. Certains le savent, j’ai effectué un stage de 6 mois chez Casterman entant qu’assistante relations presse et libraires pour le catalogue jeunesse. J’ai énormément appris sur le monde de l’édition, et j’en suis complètement tombée amoureuse ❤ . J’ai également rencontré une merveilleuse amie, l’adorable Aloïse du blog Les tribulations culturelles de Loup. Anyway.
Je devais rendre un rapport sur cette expérience professionnelle, et j’ai choisi de le faire sous forme d’une nouvelle.
Ce texte a fortement été inspiré des contes Alice au pays des merveilles et De l’autre côté du miroir de Lewis Carroll, et j’ai souhaité raconter la découverte du monde de l’édition par ce prisme littéraire particulier. Je me suis vraiment amusée durant le processus d’écriture, et je pense m’y remettre de temps en temps ! 😀
Maintenant, je me tais et vous laisse plonger dans le monde du Livre..


DE L’AUTRE CÔTÉ DE LA PAGE

 

« Un instant plus tard,
Alice avait traversé le verre
et avait sauté légèrement dans
la pièce du Miroir. »
De l’autre côté du Miroir, Lewis Carroll, 1872

Les illustrations présentes dans le texte sont de Sir John Tenniel

 

La Bibliothèque était baignée par la lumière crépitante du feu de cheminée. Les murs, autrefois verts anglais, étaient désormais recouverts d’étagères hautes et blanches sur lesquelles s’alignaient des centaines – peut-être même des milliers – de livres. Certains rangés par maison d’édition puis auteurs, d’autres classés suivant les couleurs de leur dos, d’autres encore posés là par pur hasard, chacun attendant d’être lu ou redécouvert. La seule respiration octroyée à l’agencement de cette pièce était le grand miroir qui surplombait la cheminée en marbre, dédoublant ainsi cet endroit déjà surchargé par toutes ces histoires.

Au centre de la Bibliothèque trônait le fauteuil de lecture. Il avait toujours été là, attendant que quelqu’un y prenne place et se laisse aller entre ses coussins moelleux.

Ce jour-là, c’est Alix qui l’occupait, assoupie. Dahlia, une chatte rousse qu’elle avait adoptée un an plus tôt, ronronnait doucement sur ses genoux. A droite du fauteuil, quelques spéculoos et une tasse de thé chaud à la bergamote étaient posés sur la table de chevet, le tout dégageant une odeur douce et sucrée. Alix avait pris l’habitude de se réfugier dans la Bibliothèque à chaque moment libre, et ce depuis toute petite. Cet endroit, c’était chez elle. Entourée de milliers d’histoires, de pages recouvertes d’aventures et de poésie, elle s’y sentait à sa place. La jeune femme avait toujours été fascinée par les livres. Lorsqu’elle était enfant, Papa et Maman avaient eu la bonne idée de lui mettre un album jeunesse dans les mains plutôt que de la poser devant le poste de télévision. Avant même qu’elle n’apprenne à lire, elle se racontait des histoires en feuilletant des albums photos ou des livres illustrés. Le geste de tourner une page était devenu au fil du temps aussi naturel que celui de respirer ou sourire. Puis, comme tout le monde, Alix avait appris à lire. Elle ne s’était plus arrêtée depuis, absorbée par le pouvoir des mots, par la force des histoires qu’ils portent et les mondes qu’arrive à créer la littérature. Tout y passait. Des sagas « à la mode » comme Harry Potter de JK Rowling, des lectures moins communes, du théâtre, de la poésie, des essais, des autobiographies… Alix adorait flâner dans des librairies, sentir les pages de vieux livres de famille ou encore s’isoler pour se laisser emporter par l’histoire qu’elle lisait.

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A l’école, l’écriture d’invention était son exercice favori. Au lycée, elle avait découvert l’étude de texte et la philosophie. Après avoir côtoyé le monde des chiffres, c’est vers les lettres qu’elle s’était enfin tournée, curieuse d’approfondir davantage sa passion pour les mots.

Et aujourd’hui ?

« Aujourd’hui, je suis une ancienne khâgneuse en deuxième année d’école de commerce, qui a commencé par un BAC Scientifique. Dans la famille « je ne sais pas quoi faire de ma vie », je voudrais la fille s’il vous plait ».

« Je ne sais pas quoi faire de ma vie. » Cette phrase, elle se la répétait souvent.

C’est sur cette pensée qu’Alix se réveilla en sursaut. Dahlia ouvrit un œil et plongea ses petites griffes dans la cuisse de la jeune fille, comme pour la ramener au calme. Le livre qu’Alix lisait était tombé sur le sol, face contre terre. Elle le ramassa. C’était De l’autre côté du Miroir, écrit par Lewis Carroll, un de ses contes favoris. Elle s’était toujours identifiée à Alice, cette jeune enfant curieuse et effrontée qui découvre un monde magique et merveilleux, reflet déformé mais tellement plus intéressant que sa vie ennuyeuse. Alix but une gorgée de thé devenu tiède et gratouilla les oreilles de Dahlia. Elle sourit en lisant le passage d’Alice parlant à sa chatte blanche Kitty :

« Oh ! Kitty ! Ce serait merveilleux si on pouvait entrer dans la Maison du Miroir ! Faisons semblant de pouvoir y entrer, d’une façon ou d’une autre. Faisons semblant que le verre soit devenu aussi mou que de la gaze pour que nous puissions passer à travers. »

Alix regarda son reflet dans le miroir au-dessus de la cheminée.

« Dalhia, ce serait amusant de rejoindre Alice et Kitty de l’autre côté, non ? »

En guise de réponse, la chatte rousse plongea ses grands yeux verts dans ceux de la jeune femme et commença à ronronner.

« Bon, ça va, je sais que c’est impossible, pas la peine de me faire ces yeux-là. »

Alix but une autre gorgée de thé et grimaça ; il était froid. Elle croqua un biscuit et reprit sa lecture. Lorsqu’elle tourna la page, elle fut surprise de voir que toutes les lettres étaient en désordre. Aucun mot, aucune phrase, rien n’était compréhensible. Rien. Uniquement cet agglomérat de signes isolés, perdant alors tout leur sens. Intriguée, elle approcha le livre de son visage pour mieux discerner ces pages étranges.

Et elle y bascula.

Ou plutôt, elle y fut happée.

La sensation de chute. Les lettres qui tourbillonnaient autour d’elle. L’accélération du mouvement. Et puis l’arrivée. Douce. Calme.

La Bibliothèque avait disparu tout comme le thé froid, les biscuits et le bruit rassurant du feu dans la cheminée. Elle se tenait maintenant debout sur une surface qui semblait s’étendre à perte de vue. Un peu bombée et blanche. Enfin, pas complètement. A quelques pas, la jeune femme distingua une tache sombre affleurant ce sol étrange. Elle s’approcha et découvrit une longue ligne noire. Intriguée, elle la suivit, jusqu’à ce que cette ligne en croise une autre. Une odeur familière flottait dans l’air, une odeur qu’Alix aurait pu reconnaître au milieu d’une parfumerie. C’était l’odeur d’un livre. Elle comprit soudain que ces lignes représentaient en réalité des lettres. De gigantesques lettres écrites à l’encre noire. Elle rebroussa chemin et chercha la première. Puis elle suivit les tracés en mémorisant leurs angles, leurs courbes et leurs liaisons.

D – E – L – A – U – T – R – E – C – O – T – É – D – E – L – A – P – A – G – E

« Je suis tombée dans le livre… »

Alix n’en revenait pas. Peut-être rêvait-elle ?

« Et si tu en explorais les pages ? Quitte à aller quelque part, autant aller de l’avant. »

C’était une voix chaude et rauque, comme le son de deux pierres qui roulent l’une sur l’autre. Une voix comme Alix n’en avait jamais entendu mais qui, pourtant, lui était inexplicablement familière. Un éclair roux apparut dans son champ de vision. Elle se retourna et tomba nez à museau avec Dahlia. Personne d’autre qu’elles n’étaient présent dans cet univers étrange. C’est la chatte qui lui avait parlé… Un passage de De l’autre côté du Miroir revint instantanément à l’esprit d’Alix :

– Peu importe la route que tu prendras, dit le chat.
– … pourvu que j’arrive quelque part, ajouta Alice en guise d’explication.
– Oh, tu ne manqueras pas d’arriver quelque part, si tu marches assez longtemps.

« Je suis folle… » dit Alix dans un soupir.

« Nous sommes tous fous ici, ma chère »

Les moustaches de Dahlia avaient frémi et on aurait dit qu’elle souriait de toutes ses dents. C’était sûr, Alix rêvait. Mais elle n’avait rien à perdre à suivre un chat qui parle. Alors elle se laissa guider jusqu’au bord de la première page.

Lorsque le duo atteignit la marge de la page, une porte dorée se matérialisa. D’abord floue, elle se dessinait lentement dans les airs. Le panneau en or de la porte était gravé d’un livre ouvert. D’un coup de patte gracieux, Dalhia poussa le chambranle qui pivota sans un bruit sur ses gonds. Alix et la chatte rousse passèrent le seuil de la porte et se retrouvèrent au milieu d’un véritable cataclysme. Cette double-page était aussi anarchique et bruyante que la précédente était calme et silencieuse. De petites formes noires virevoltaient à une vitesse incroyable. Alix dut se baisser pour éviter un nuage surexcité. En se relevant, elle se rendit compte que toutes ces formes étaient en fait des lettres, des points d’interrogations, d’exclamation, bref, tout ce qui était nécessaire à l’écriture. Son regard se posa alors sur une jeune fille. Elle était assise en tailleur au milieu de la page, les mains posées sereinement sur ses genoux, les yeux clos. Au milieu de toute cette agitation, elle semblait irréelle. Et pourtant, Alix s’aperçut que c’était vers elle que les lettres s’élançaient à toute allure.

« Voici Flora, la Récolteuse. Observe bien. »

La voix de Dahlia était décidemment très déroutante, et Alix n’arrivait pas à s’y faire. La jeune femme n’eut pas le temps de réfléchir plus longtemps à ce phénomène étrange, car quelque chose dans l’air changea subitement. Flora ouvrit les yeux et fixa un nuage de lettres en particulier. Ce dernier s’apaisa aussitôt et se mis à luire d’une lumière douce et dorée. Le nuage avait été choisi. Flora lui désigna un des paniers, dorés eux aussi, posés à ses côtés. Docilement, et avec une sorte de satisfaction, les lettres vinrent s’inscrire sur les feuilles vierges déposées au préalable dans le dit panier. Profitant de cette ouverture, le reste des lettres non choisies redoubla d’agitation. Elles voulaient attirer l’attention de Flora. Et cette dernière eut un mot pour chacun des nuages.

« Vous n’êtes pas encore prêts »

« Ce n’est pas le bon moment, ça le sera sûrement plus tard ! »

« Peut-être qu’en changeant cela… Essayez ! »

Puis, Flora referma les yeux, reprenant ses recherches silencieuses pour trouver son prochain choix. Alix fut sidérée par sa patience. Elle restait si calme, si douce, et pourtant ferme et sûre de ses décisions. Du coin de l’œil, elle surprit les paniers dorés se déplacer sans bruit et rejoindre une longue procession qui filait le long d’une ligne imaginaire. Les feuilles qu’ils contenaient, maintenant emplies de mots et d’histoires, semblaient frémir d’excitation. Curieuse, Alix suivit cette étrange file indienne, Dalhia sur les talons. La petite troupe arriva au bord de la page. Comme précédemment, une porte dorée apparut, le Livre toujours gravé sur le panneau d’or. Cette fois, c’est Alix qui la poussa, avec une certaine appréhension. Elle laissa passer les paniers, Dalhia, puis franchit elle aussi le seuil de la porte qu’elle referma derrière elle.

Une nouvelle double page s’étendait devant elle. Plus calme que la précédente, mais toute aussi intéressante. Des centaines de paniers dorés avaient remplacé la danse infernale des lettres noires. Ils s’empilaient d’eux-mêmes, puis déposaient chacun leur tour leur cargaison aux pieds de deux petites filles, l’une brune, l’autre blonde. Elles se tenaient dos à dos et leurs mains bougeaient si vite qu’elles semblaient animées d’une volonté propre.

« Alix, je te présente Mila et Cora, nos petites Tisseuses. »

Elle commençait à s’habituer à la voix rauque de Dalhia. Elle l’écouta lui expliquer le rôle des tisseuses. Une fois l’histoire choisie par Flora, les feuilles qui la portaient désormais devaient être assemblées. C’était le rôle de Mila. Munie d’un fil d’or qu’elle déroulait d’une bobine sans fin, elle cousait les feuilles ensemble, scellant ainsi le déroulé de l’histoire. Ensuite, elle passait le cahier cousu à Cora pour s’atteler à une nouvelle couture. Cora était chargée de l’esthétique de l’objet. Autour d’elle s’étalaient des palettes de couleurs, plus de nuances qu’Alix n’aurait pu imaginer. Les mains de Cora étaient précises et rapides. Elle façonnait l’objet avec une dextérité magique, et le résultat était stupéfiant. A la fin de ce processus, les simples feuilles blanches étaient transformées en livre. Et chaque livre avait sa propre esthétique, sa propre identité. Une fois sa tâche accomplie, Cora plaçait l’objet dans un nouveau panier doré et se tournait vers Mila pour récupérer un nouveau cahier à transformer. Un par un, et suivant une ligne dorée, les paniers se mettaient en marche vers la page suivante, alors que Mila et Cora s’affairaient déjà à nouveau. Crevant de curiosité, Alix courut jusqu’au bord de la page, prenant soin de ne pas bousculer les paniers et leur précieuse cargaison. Une nouvelle porte dorée s’éleva à son arrivée, et la jeune femme la poussa avec détermination.

Au centre de la nouvelle page, la ligne dorée que suivaient les paniers se divisait en une multitude d’autres, formant une étoile aux centaines de branches. Au bout de chaque branche, une porte. Et chaque porte était différente de ses voisines, parfois plus grande, d’autres fois plus colorée, en bois, en verre ou en métal… Quel que soit l’endroit où la jeune femme posait son regard, il avait une porte, ouverte ou close. Alix reporta son attention sur le centre de l’étoile vers lequel les paniers se dirigeaient, et ses yeux rencontrèrent ceux plein de malice d’une femme élancée, fière et souriante. Alix s’approcha d’elle.

« Bienvenue Alix, je suis Pivy, la Passeuse. »

Les paniers déposaient continuellement leur chargement aux pieds de Pivy, et repartaient vers la page précédente pour en récupérer d’autres. Alix, toujours plus intriguée – et surprise que Pivy connaisse son nom – observa longtemps les gestes précis de la Passeuse. Elle étudiait méthodiquement chaque livre sous toutes ses coutures, le lisait et notait ses caractéristiques. Une fois satisfaite de son enquête, elle saisissait un trousseau de clés colorées et allait ouvrir certaines portes. Les livres se mettaient aussitôt en mouvement et passaient les seuils désignés. Pivy retournait au centre de l’étoile pour se pencher sur d’autres livres, gardant toujours un œil sur les portes restées ouvertes. La majeure partie du temps, des feuilles colorées revenaient des profondeurs de ces portes et voletaient jusqu’à Pivy. Cette dernière les lisait avec attention et les classait dans un grand classeur à fleurs. Elle avait expliqué à Alix que ces feuilles étaient en fait les retranscriptions de ce que chantaient les gens de l’autre côté de la porte à propos du livre envoyé. Une fois la feuille récupérée, Pivy allait fermer l’accès pour éviter que des livres trop impatients d’être envoyés ne la passent sans y être conviés. Au bout d’un moment, elle s’adressa à Alix en lui tendant un livre.

« Veux-tu essayer ? »

Alix se retourna vers Dahlia qui l’encouragea d’un frémissement de moustaches. Alors, la jeune femme saisit le livre et l’observa, comme Pivy l’avait fait pour de nombreux autres. Il était sobre, simple et énigmatique. Le titre blanc se fondait dans le bleu sombre de la couverture. Le résumé annonçait une intrigue mystérieuse mais pleine de péripéties. L’apprentie Passeuse s’intéressa alors aux centaines de portes qui l’entouraient. Elle en repéra quelques-unes et les désigna à Pivy qui approuva d’un hochement de tête. Alors elle confia les clés correspondantes à Alix qui alla ouvrir les portes choisies, laissant passer les exemplaires du livre. La jeune femme attendit, un peu inquiète, que les feuilles arrivent en retour. Lorsqu’elle aperçut la première surgir élégamment des profondeurs d’une des portes, elle ne put réprimer un cri de joie. Elle récupéra cette missive, la lut, et alla la classer dans le grand classeur à fleurs. Lorsqu’elle se retourna, d’autres étaient arrivées, des dizaines d’autres feuilles colorées, mais aussi des photos mettant en scène le livre envoyé, voletant joyeusement au-dessus de la double page du Passage. Alix, le sourire aux lèvres, les récupéra toutes, les lut avec attention aux côtés de Pivy, et les classa. Elle recommença le processus avec d’autres livres, toujours sous l’œil attentif de la Passeuse qui lui laissait de plus en plus d’autonomie et de responsabilités, notamment celle du trousseau entier.

« Pivy, est-il possible de rajouter des portes à l’Etoile du Passage ? Et certaines portes peuvent-elles disparaitre ? »

« C’est justement l’un des rôles de la Passeuse, chère Alix. Garantir la viabilité et la stabilité de l’étoile. Parfois, nous devons condamner une porte qui n’est plus viable, ou qui ne renvoie pas de feuille colorée. D’autres fois, il faut faire de la place pour de nouvelles qui demandent à être intégrées. D’autres fois encore, il est nécessaire de passer soi-même certaines portes pour en inviter d’autres à rejoindre l’Etoile du Passage. Le tout est de maintenir un échange, et tout le monde de chaque côté de la porte en sort gagnant. »

Alix avait justement aperçut une porte qui semblait prometteuse et qui aurait parfaitement convenu à certains livres qui attendaient d’être envoyés. Elle la désigna à Pivy et lui dit :

« Crois-tu qu’on pourrait lui faire une petite place sur l’Etoile ? »

Pivy accepta de lui donner sa chance. Une nouvelle ligne dorée apparut depuis le centre de l’Etoile et la porte retenue se faufila entre deux autres pour rejoindre sa branche. Une clé assortie à la nouvelle recrue se rajouta d’elle-même au trousseau de Pivy.

« A toi de jouer maintenant, chère Alix »

Et la Passeuse s’éclipsa, laissant Alix seule avec Dahlia au milieu des portes et des livres, le trousseau de clés à la main. La jeune femme n’eut pas le temps de la retenir, et prit soudain conscience que c’était à elle de maintenir l’Etoile du Passage. A cette pensée, son sang ne fit qu’un tour, et la panique s’empara d’elle.

« Je ne suis pas prête ! »

Les livres commencèrent à s’impatienter. Certaines portes semblaient vouloir s’éloigner, d’autres en profitaient pour tenter de forcer le passage. L’Etoile allait s’effondrer, et c’était maintenant à Alix de faire en sorte que cela n’arrive pas.

Elle devait se reprendre. Elle avait longtemps observé Pivy, la manière qu’elle avait de se comporter avec les livres et les portes. Alix avait même réalisé certains passages avec l’aide de Pivy. Elle savait comment faire. Le tout était de se faire confiance. Pivy ne lui aurait pas laissé les clés du Passage si elle n’avait eu confiance en l’apprentie Passeuse.

« Ok. On respire. D’abord, calmer l’impatience des livres et consolider l’Etoile. »

Alix s’installa au bureau de Pivy et pris le premier livre. Un très joli livre pour enfants aux couleurs franches et contrastées, l’histoire d’une petite fille qui rencontre un Dodo et devient son amie.

« Tiens, comme quoi, on va peut-être finir par retrouver Alice. »

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Elle sélectionna les portes les plus à même de renvoyer de jolies feuilles colorées, vérifiant toujours, dans le classeur à fleurs, qu’elles en avaient déjà renvoyées en échanges des livres précédents. Alix regarda aussi dans le registre coloré qui recensait toutes les portes de l’Etoile si certaines avaient demandé à recevoir la jolie histoire de la petite fille et du Dodo. Elle en trouva quelques-unes. Elle s’approcha ensuite de chacune des autres portes pour lui parler de ce joli conte, de la beauté des illustrations, et lui proposer de recevoir le livre. Beaucoup acceptaient avec joie, d’autres n’étaient pas intéressées et certaines restaient silencieuses. Une fois sa sélection établie, Alix emballa soigneusement les livres et ouvrit chaque porte avec la clé associée. Les livres se mirent en mouvement, heureux de plus avoir à attendre, suivant chacun le chemin doré menant à destination. Les portes ainsi rassasiées arrêtèrent de faire trembler les branches de l’Etoile, et le calme revint.

Alix savait que les feuilles colorées arriveraient dans quelques temps, elle décida donc de diriger son attention sur les portes n’appartenant pas, ou pas encore, à l’Etoile du Passage. Elles attendaient toutes, certaines calmes, d’autres plus insistantes. Alix repensa à Flora, la Récolteuse de la première double page, qui prenait le temps de répondre à chaque nuage de lettres.

« Je dois faire de même. Chaque porte mérite une réponse, positive ou négative. »

Alors, Alix prit le temps. Le temps d’écouter chaque porte, de découvrir l’univers de chacune et ce qu’elles avaient toutes à proposer. Le temps de faire remonter à la surface leurs faiblesses mais aussi ce qui les rendait uniques et les qualités qui pourraient venir renforcer l’Etoile. Par exemple, certaines portes étaient peintes dans des tons très doux et clairs. C’étaient donc des candidates parfaites pour des livres aux histoires tendres pour de tout-petits lecteurs. D’autres passages potentiels semblaient débordants d’énergie. Alix avait l’impression que ces portes étaient reliées à des centaines d’autres, et qu’elles s’envoyaient des feuilles colorées entre-elles à une rapidité déconcertante. Des portes jeunes et curieuses. Pour celles-ci, l’apprentie Passeuse pensait à des romans d’aventure ou d’amour, des histoires pleines de rebondissements et de passion. Et ainsi de suite, chaque porte avait ses propres aspirations, et Alix essayait d’y répondre tout en prenant en compte les livres qu’elle avait à sa disposition.

Quand la jeune femme avait terminé de traiter la demande d’une porte, une autre prenait sa place. Cela semblait sans fin. Et il n’y avait pas assez de place sur l’Etoile pour tout monde. Cependant, certaines portes attiraient l’attention d’Alix qui, en fonction des consignes données par Pivy lors de sa formation, créait de nouvelles branches sur l’Etoile. Le trousseau accueillait alors la clé associée à la nouvelle recrue. Pour les autres portes candidates, Alix reprenait les mêmes mots que Flora la Récolteuse :

« Vous n’êtes pas encore prêts »

« Ce n’est pas le bon moment, ça le sera sûrement plus tard ! »

« Peut-être qu’en changeant cela… Essayez ! »

Alors qu’elle enrichissait l’Etoile de nouvelles portes, les feuilles colorées arrivèrent des portes restées ouvertes après le passage du livre du Dodo. Lorsqu’Alix les aperçut, un frisson de satisfaction lui parcourut l’échine.

« Ça a marché ! »

Ce qu’elle aimait avec ses missives volantes, c’était que chacune apportait une nouvelle interprétation de l’histoire. Les portes mettaient par écrit leur ressenti face à la lecture du livre qui leur avait été envoyé. Tout y était retranscrit : joie, colère, peur, appréhension, doute. Toutes ces émotions se retrouvaient dans les mots qui défilaient le long de ces feuilles colorées. Le grand classeur à fleurs servait d’archive. Les Passeurs y classaient les feuilles depuis des générations, et on en ressortait parfois certaines pour rendre hommage à tel ou tel livre. Et même si Alix se sentait toute petite au centre de l’Etoile du Passage, elle avait quand même l’impression d’être le maillon d’une grande chaîne, un maillon qui, lié aux autres, servait le Livre.

Elle s’excusa auprès des portes candidates et alla à la pêche aux feuilles. On aurait dit des papillons, leur papier aussi fin que des ailes, et les lettres aussi délicates que des antennes. L’apprentie Passeuse les récupéra délicatement, les lut avec attention et les classa respectueusement dans le grand classeur à fleurs.

Puis, elle prit un nouveau livre, en tissus cette fois-ci. Un livre-doudou. Elle établit une nouvelle sélection de portes, organisa un nouveau passage, attendit encore, impatiente. Et les papillons revinrent. Le même frisson de satisfaction lui serra le cœur. Elle les récupéra, les lut, et les déposa dans les fleurs du classeur.

Nouveau livre, un roman épistolaire. Nouvelle sélection de portes. Nouveau passage.

Attente.

Papillons. Frisson familier. Jardin.

Les rouages de l’Etoile semblaient si simples à maitriser maintenant. Mais Alix en apprenait davantage à chaque cycle d’envoi. Parfois, les portes renvoyaient plusieurs papillons, parfois certains livres se retrouvaient de l’autre côté d’une porte qui n’était pas la leur, mais ils s’y sentaient bien, et des passages inattendus s’ouvraient. Alix était à l’aise au centre de ce va-et-vient. Elle fut d’abord surprise de voir que certaines portes envoyaient d’elles-mêmes des feuilles colorées, sans avoir reçu de livre au préalable. C’est dans ces moments qu’Alix saisissait toute l’ampleur du rôle de Passeuse. Le Passage initie le début de la vie du Livre de l’autre côté de la porte. La Passeuse a pour rôle de donner de l’élan à chaque identité livresque, de mettre le livre entre les mains des portes stratégiques afin qu’il puisse déployer ses pages à de plus en plus de lecteurs, au fur et à mesure du temps. Et parfois, le Livre devenait son propre Passeur. C’était magique.

« Tu te débrouilles plutôt bien »

Alix était en train de refermer une des portes quand elle entendit cette voix douce. Lorsqu’elle se retourna, elle découvrit Pivy, la Passeuse, celle qui lui avait tant appris et qui lui avait donné toute cette autonomie. Alix montra à Pivy tous les changements qui avaient eu lieu pendant son absence : des nouvelles branches de l’Etoile au classeur à fleurs abritant les papillons. Elle lui parla aussi de la relation qu’elle avait créée avec chaque porte et chaque livre.

Pivy sourit tendrement et tendit la main. Avec un pincement au cœur, mais toutefois un peu soulagée, Alix lui rendit le trousseau de clés qui contenait maintenant un peu d’elle. Puis elle se tourna vers Dahlia qui avait passé tout son temps à ronronner sur une pile de livres. La chatte ouvrit un œil interrogateur.

« Dahlia, où va-t-on maintenant ? »

Le félin referma les yeux et se rendormit.

« Dahlia ? »

Alix se dirigea vers le bord de la double-page, s’attendant à voir apparaitre une nouvelle porte dorée, un nouveau seuil à franchir dans le monde du Livre, mais rien ne survint. La jeune femme comprit alors qu’il fallait rentrer. Elle en avait déjà tant découvert sur cet endroit. Mais cela lui suffisait-il ?

« Tu auras certainement l’occasion de revenir, chère Alix. Tu as ta place ici. »

Le sourire de Pivy fut la dernière chose qu’Alix vit du monde du Livre. Elle sentit qu’on la tirait en arrière, comme si son dos était relié à un fil qu’une poulie rembobine. Le retour en arrière inévitable. La fin du rêve.

••

Alix se réveilla en sursaut. Dahlia ouvrit un œil, miaula et plongea ses petites griffes dans la cuisse de la jeune fille, comme pour la ramener au calme. Le livre qu’elle lisait était sur le sol, face contre terre. C’était De l’autre côté du Miroir, écrit par Lewis Carroll, un de ses contes favoris. Alix gratouilla les oreilles de Dahlia et but une gorgée de thé ; il était brûlant. Elle regarda son reflet dans le miroir au-dessus de la cheminée en marbre.

« J’ai donc rêvé tout ça. Je ne suis jamais passé de l’autre côté. Des lettres qui volent, des livres qui bougent seuls et un chat qui parle… Bien sûr que tu as tout imaginé ma vieille !»

Agacée et déçue d’avoir été sortie de ce rêve si durement, Alix se pencha pour ramasser le livre tombé à terre. Quand elle le souleva, quelque chose tomba d’entre les pages avec un son métallique et glissa sous le fauteuil de lecture. Alix se pencha – ce qui délogea Dahlia de ses genoux – et plongea la main sous le meuble pour récupérer l’étrange objet. Lorsque ses doigts effleurèrent de petites tiges froides, son cœur manqua un battement.

« Qu’est que… »

Elle tenait dans sa main un trousseau de clés dorées et un morceau de papier blanc crème.

A toi de revenir pousser les portes de notre monde.
Ou d’en créer d’autres.

Alix, médusée, se rassit sur le fauteuil. Installée là, au milieu de la Bibliothèque, le trousseau de clés dorées bien réel au creux de sa main, elle n’avait qu’une seule certitude sur ce qu’elle venait de vivre.

« Je sais quoi faire de ma vie. »

alice in wonderland les mots d'arva

 

8 thoughts on “DE L’AUTRE CÔTÉ DE LA PAGE – Mon stage chez Casterman Jeunesse”

  1. Très beau texte ! 🙂 J’adore ! C’est super ce que tu as fait ! Et puis c’est une façon plus amusante de finir un stage en beauté, plutôt que de rendre un rapport de stage classique 😉 ! Belle initiative 🙂

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